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Avons-nous perdu le goût du Beau ?

11 juin 2026 · 4 min de lecture

Avons-nous perdu le goût du Beau ?

Comment le Beau a discrètement quitté nos villes.

N'avez-vous jamais remarqué dans la rue cette étrange frontière temporelle ?

En moins d'un siècle, les lampadaires richement décorés ont laissé place à des pylônes uniformes. Les maisons, même modestes, qui accordaient pourtant une attention particulière aux détails architecturaux, ont progressivement cédé la place à des constructions standardisées où la fonction semble souvent avoir pris le pas sur l'ornement.

Comment expliquer une telle différence de style ? Et pourquoi le sens du beau semble-t-il avoir laissé place à une forme d'utilitarisme, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur de nos habitations ?

Contrairement à une idée répandue, il serait injuste d'attribuer cette évolution au seul fonctionnalisme moderne. Le brutalisme soviétique, pourtant profondément utilitaire dans ses ambitions, n'était souvent pas très éloigné de certaines tendances des capitales financières.

La question est plus complexe.

Elle touche à nos modes de vie, à notre rapport au temps, à la mobilité et à la transmission. Au siècle, en quelque sorte.

Jusqu'au début du XXe siècle, une maison était souvent construite pour plusieurs générations. On investissait dans des matériaux durables, dans des savoir-faire locaux, dans des décors capables de traverser les décennies. À l'intérieur, même les demeures modestes cherchaient à créer une atmosphère. Une cimaise bois, un chambranle de porte bois, une plinthe moulurée ou quelques panneaux à plates-bandes suffisaient souvent à donner une véritable identité à une pièce.

Aujourd'hui, nos habitudes ont changé. Nous déménageons davantage, rénovons plus fréquemment et consommons l'habitat comme un bien temporaire. Pourquoi investir dans une boiserie ou dans un habillage en chêne massif lorsque l'on ne sait pas si l'on habitera encore les lieux dans cinq ans ?

Cette transformation culturelle est particulièrement visible dans les grandes villes. Les appartements haussmanniens qui possédaient autrefois leurs moulures, leurs cimaises et leurs corniches d'origine ont parfois été entièrement dépouillés au cours des décennies passées avant d'être redécouverts récemment.

Faut-il en conclure que nous avons perdu le goût du beau ?

Les recherches en psychologie environnementale suggèrent plutôt le contraire. Plusieurs études ont montré que les individus réagissent favorablement aux environnements présentant de la complexité visuelle, de la symétrie et une certaine richesse ornementale. Les travaux du psychologue Stephen Kaplan sur les préférences paysagères ou encore les recherches menées par Colin Ellard sur l'influence de l'architecture montrent que les espaces monotones génèrent souvent moins d'attachement émotionnel que ceux présentant une identité forte.

Autrement dit, notre cerveau semble naturellement apprécier les décors capables de raconter une histoire. Une uniformité excessive peut‑elle alors contribuer, même indirectement, au sentiment d’isolement et d'anxiété ?

Peut-être n'avons-nous donc pas perdu le goût du beau. Peut-être avons-nous simplement perdu les moyens de l'exprimer dans notre environnement quotidien.

Car les choses changent. Et il suffit parfois de se tourner vers les vestiges du beau pour se rappeler ce qui demeure.

Depuis quelques années, les boiseries contemporaines connaissent un véritable renouveau. Les particuliers recherchent des solutions pour donner du cachet à un mur blanc sans engager des travaux importants.

Les fabricants proposent désormais des cadres de soubassement prêts à coller, des moulures murales à peindre ou encore des baguettes décoratives prêtes à coller qui permettent de recréer facilement un décor élégant. La tendance actuelle ne consiste d'ailleurs pas à reproduire systématiquement les styles anciens. Une boiserie style haussmannien peut parfaitement cohabiter avec un mobilier contemporain. Une cimaise de séparation murale peut structurer un espace minimaliste. Même des éléments inspirés du patrimoine, comme une mouluration grand cadre ou une boiserie néoclassique Louis XVI, trouvent aujourd'hui leur place dans des intérieurs modernes.

Le succès des réseaux sociaux témoigne également de cette évolution. Les projets de rénovation mettant en valeur des plinthes bois, des corniches bois, des boiseries de style à peindre ou encore des habillages muraux connaissent un engouement considérable. Ce phénomène traduit sans doute une aspiration plus profonde : celle de réintroduire de la personnalité dans des espaces devenus trop uniformes.

Le débat n'oppose donc probablement pas le beau à l'utile. Il oppose plutôt deux visions de l'habitat. L'une considère le logement comme un produit de consommation temporaire. L'autre le voit comme un lieu de vie, capable de porter une mémoire, une identité et une histoire.

Mieux encore, il est aujourd’hui possible de personnaliser facilement ses ornements en bois grâce aux technologies actuelles, et ce à faible coût.

Dans ce contexte, le retour des moulures, des cimaises, des soubassements et des boiseries apparaît moins comme un simple effet de mode que comme le signe d'une réconciliation progressive entre fonctionnalité et beauté.

Après tout, le beau n'a peut-être jamais disparu. Il faut aller le chercher dans la mémoire de chacun d'entre nous.

Nous avons simplement cessé, pendant un temps, de lui faire une place sur nos murs.

Une vieille tradition raconte que le Beau serait l'une des trois caractéristiques de Dieu.

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